TEST 15 JOURS

“Xavier Niel n’a jamais donné la moindre indication sur sa stratégie à long terme avec la presse”

Antoine de Tarlé, ancien dirigeant de médias (ex-président de Télérama et ex-directeur général adjoint de TF1 et de Ouest-France) pointe le flou de la stratégie et des ambitions du fondateur du groupe Iliad pour les différents groupes de presse qu'il détient : les groupes Le Monde, L'Obs, Nice-Matin, France Antilles et Paris Turf.

Par Contribution externe. Publié le 03 novembre 2021 à 8h05 - Mis à jour le 02 novembre 2021 à 20h48

Le parcours météorique de Xavier Niel dans Le monde des affaires est bien connu. Son groupe Iliad est un acteur majeur dans le secteur des télécommunications. On connaît aussi la passion de l’homme d’affaires pour les start-up du numérique et des centaines ont bénéficié de ses investissements. Enfin, son intérêt pour l’immobilier l’a conduit à acquérir un important patrimoine foncier, surtout à Paris. Et à devenir l’actionnaire de référence du géant de l’immobilier, le groupe Unibail.

Ses premiers investissements dans les médias ont en revanche surpris. Et ce d’autant plus que Niel n’ait jamais caché son scepticisme sur l’avenir de la presse traditionnelle et de l’information sur papier. Sa première incursion dans le secteur remonte à 2010, quand il a pris le contrôle du groupe Le Monde, en partenariat avec Pierre Bergé et Matthieu Pigasse. 

A la suite du décès de Pierre Bergé en 2018, il a recouru à une procédure devant le tribunal de commerce de Paris qui lui a permis de reprendre, avec Pigasse, les parts de l’ancien patron de Saint Laurent. On peut considérer qu’aujourd’hui Niel est l’actionnaire dominant du groupe Le Monde, un groupe qui ne se limite pas au quotidien mais qui comprend notamment Télérama, Courrier International et, indirectement, l’Obs. Cet hebdomadaire n’est pas une filiale du Monde mais a les mêmes actionnaires : Niel et Pigasse.

Un fonds de dotation aux règles complexes

Ces dernières années, en plus des nombreuses participations prises dans une multitude de médias en ligne et de plateformes de contenus (Mediapart, Bakchich, Atlantico, Causeur, Marsactu, Les Jours, Spicee, Molotov.tv, Magelan…), le magnat des télécoms a plus récemment élargi ses assises dans la presse en reprenant France Antilles, Paris Turf et, surtout Nice Matin. En acquérant le quotidien de la Côte d’azur, il a pris une participation de 11 % dans la Provence. 

Depuis le décès de Bernard Tapie, il est devenu le candidat le plus probable pour reprendre les parts de celui-ci dans le quotidien provençal, alors qu’il a engagé les travaux de la construction d’une imprimerie commune aux deux journaux du Sud-est, qui serait installée dans le Var. Ainsi, Xavier Niel qui s’intéresse aussi à Corse Matin, deviendrait le patron incontournable des médias dans le sud-est de la France.

Cette démarche s’opère alors qu’un cadre juridique plus complexe qu’attendu a été mis en place pour héberger certaines de ses participations de contrôle. Dans une tribune publiée sur le site Arrêt sur Image, Julia Cagé et Benoit Huet analysent avec précision les choix de Niel. Il a transmis ses parts dans le groupe Le Monde et dans L’Obs à un fonds de dotation qu’il vient de créer. Cette structure juridique présente la caractéristique de donner tous les pouvoirs au créateur du fonds qui peut inscrire dans les statuts ce qu’il souhaite et qui nomme le président et les membres du conseil d’administration. 

Benoit Huet souligne que dans les statuts, Xavier Niel s’engage à ne pas céder ses parts dans Le Monde et l’Obs sans l’accord du pôle d’indépendance, actionnaire à 25 % du Monde et qui regroupe les parts de la société des rédacteurs du quotidien et des lecteurs. C’est une garantie importante pour l’indépendance du titre mais qui ne s’étend pas à ses autres publications que le patron d’Iliad a aussi affecté à son fonds de dotation.

Des investissements très mesurés dans la presse

Ainsi, l’ensemble des intérêts de Xavier Niel dans les médias qu’il contrôle sont abrités dans un organisme, le fonds de dotation, dont la caractéristique principale est de donner les pleins pouvoirs à son fondateur. Celui-ci peut modifier à sa guise les statuts et la composition du conseil d’administration et n’est responsable devant personne. Ce mode de fonctionnement fait que le patron d’Iliad bénéficie d’une liberté totale dans l’organisation et le sort de ses participations.

Cette situation est préoccupante dans la mesure où Xavier Niel n’a jamais donné la moindre indication sur sa stratégie à long terme et sur le devenir de ses activités dans la presse, dans un secteur qui a une importance fondamentale pour la sauvegarde du pluralisme et du débat démocratique. 

“Xavier Niel s’est pour l’instant contenté d’accumuler les acquisitions. Au mieux a-t-il permis le sauvetage de groupes médias”

Si on dresse le bilan de ses activités dans la presse depuis dix ans, force est de constater qu’il s’est pour l’instant contenté d’accumuler les acquisitions. Au mieux a-t-il permis le sauvetage de groupes qui se trouvaient exsangues. Ce qui en soi est à mettre à son crédit. Mais Xavier Niel aurait pu aller au-delà, et investir bien plus massivement dans chacun de ses groupes de presse pour favoriser leur développement rapide : une capacité importante de financement, c’est précisément ce qu’il manque aux médias français… et ce dont dispose Xavier Niel. 

Cela vaut également pour Le Monde. Le quotidien du soir fait figure de bon élève dans la galaxie des médias détenu par Niel, et sa transformation numérique semble désormais bien engagée. Mais faute d’investissements massifs, et donc de ressources financières suffisantes, cela lui a pris dix ans Une éternité pour un journal.

Peu de grandes innovations et pas de synergies

On peut aussi s’étonner que ce grand professionnel du numérique, investisseur passionné et avisé au sein de centaines de start-up, n’ait pas poussé Le Monde bien plus loin et bien plus vite dans les technologies et les données au service de l’innovation numérique ; un enjeu pourtant essentiel pour ce grand quotidien. Il y a eu évidemment des avancées sur ce point ces dix dernières années au sein du Monde, mais d’une envergure relative et sans rupture dans les usages. 

Sur ce point, l’attitude de Xavier Niel a été très différente de celle de Jeff Bezos. Quand celui-ci a racheté le Washington Post, il a immédiatement pris en charge la mutation numérique du journal qui avait pris un grand retard par rapport à son concurrent, le New York Times. Le fondateur d’Amazon n’a pas hésité à investir deux cent millions de dollars dans ce projet dès son acquisition et à recruter une centaine d’informaticiens de haut niveau pour remettre à niveau le quotidien qui, aujourd’hui, talonne le New York Times en nombre d’abonnés sur le web. Il est certain que Le Monde aurait grandement bénéficié d’un engagement comparable du fondateur d’Iliad.

Autre curiosité dans la stratégie de Xavier Niel, il n’existe aucune synergie entre ses divers groupes de presse. Même L’Obs, dont l’activité – l’information générale en France et dans le monde – est pourtant proche de celle du Monde, ne semble pas profité semblent pourraient mettre en place des actions communes bien plus ambitieuses, au lieu de quoi L’Obs a progressivement vu sa position se dégrader dans le paysage médiatique – une situation qui avait débutée, il faut le reconnaître, à la fin de l’ère Claude Perdriel.

Dans ces conditions, on peut s’interroger sur la pérennité du conglomérat de presse détenu par Niel. On ne peut exclure qu’il décide un jour de le céder, ou de le partager entre plusieurs de ses proches, ce qui entraînerait un nouveau bouleversement du paysage médiatique français.

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Par Antoine de Tarlé, ancien dirigeant de médias

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