TEST 15 JOURS

“Les usagers consacrent beaucoup de temps à la consultation de réseaux privés pour s’informer”

Antoine de Tarlé, ex-président de Télérama et ex-directeur général adjoint de TF1 et de Ouest-France, tire les principaux enseignements du rapport annuel du Reuters Institute sur l’évolution des pratiques autour de l’information dans le monde. Celui-ci pointe à la fois les promesses et les fragilités des médias numériques, et l'attrait toujours aussi important pour les plateformes et messageries, malgré les critiques formulées.

Par Contribution externe. Publié le 26 juillet 2021 à 10h05 - Mis à jour le 22 juillet 2021 à 16h36

L’édition 2021 du traditionnel Digital News Report du Reuters Institut ouvre de nombreuses pistes qui permettent de mieux comprendre les mutations entrainées par l’essor inéluctable du numérique. Elle trace les tendances les plus significatives sur la confiance dans les médias, le niveau des abonnements payants, le rôle des plateformes et des divers supports d’information. La présentation des données par pays permet de comparer sur tous ces points la situation de la France à celle des Etats-Unis et de ses voisins européens.

Il est particulièrement intéressant de mesurer l’impact de la pandémie sur l’appréciation des médias par le public. Globalement, le résultat est plutôt satisfaisant puisque cette confiance progresse de 6 % par rapport à 2020. Toutefois, la situation varie fortement selon les pays.

“Le faible niveau de confiance accordé aux plateformes doit être considérée avec prudence car leur audience est toujours aussi importante”

En Allemagne, le niveau reste élevé, avec 53 % d’opinions favorables. Il n’en va pas de même aux Etats Unis, avec 29 % et en France, avec 30 % seulement, où le public conserve une grande méfiance, déjà manifeste les années précédentes et sans équivalent chez ses voisins européens, sans qu’on puisse expliquer les causes d’une pareille divergence d’appréciation.

En revanche, le faible niveau de confiance accordé aux plateformes dans la plupart des pays concernés n’est pas surprenant, mais cette donnée doit être considérée avec prudence car leur audience est toujours aussi importante, surtout chez les jeunes. Ceux-ci y sont d’autant plus attachés qu’ils se plaignent de ne pas être traités avec suffisamment d’attention par les médias traditionnels, accusés aussi de négliger les minorités.

Par ailleurs, l’un des effets de la pandémie a été la multiplication des fake news. Sur ce point, une large majorité s’en plaint et incriminent les réseaux sociaux. Tout particulièrement Facebook qui pour le public distance largement les autres sites comme diffuseur d’informations toxiques. 28 % des usagers pointent ainsi le rôle de Facebook dans la propagation des fake news liées au coronavirus, contre 6 % pour You Tube.

Le rapport va cependant au-delà des appréciations forcément subjectives d’un public qui affirme à 74 % sa préférence pour les médias non partisans. Il dresse un tableau très précis des modes de consommation de l’information et de leur évolution.

Le lent développement des abonnements numériques

Un élément majeur de l’économie des médias numériques est le niveau des abonnements, seul palliatif à l’effondrement des recettes publicitaires et à la baisse continuelle de la diffusion du papier. Le rapport du Reuters Institut analyse donc de manière détaillée ces données. Il constate que les abonnements en ligne progressent très lentement, de 5 % globalement.

Les variations entre pays sont importantes. Les pays scandinaves sont les champions de l’abonnement avec, par exemple pour la Suède, 30 % des abonnés aux médias qui adoptent le numérique. Aux Etats-Unis, ils sont 21 % à faire ce choix avec une proportion croissante qui souscrit à plusieurs abonnements, ce qui est une évolution prometteuse si elle se poursuit au cours des prochaines années.

“Les enquêtes par pays montrent le poids de quelques grands médias de référence”

Le contraste est saisissant avec les pays d’Europe de l’Ouest. Avec 10 % d’abonnés en ligne pour la France, 9 % pour l’Allemagne et 8 % pour le Royaume-Uni, on est loin de l’Europe du Nord et l’écart ne semble pas se resserrer.

En ce qui concerne les bénéficiaires de ces abonnements numériques, on constate que, comme les années précédentes, les médias nationaux l’emportent largement sur la presse locale. Aux Etats-Unis, par exemple, 45 % des abonnements sont captés par trois titres, le New York Times, le Washington Post et le Wall Street Journal. Au Royaume-Uni, le Times et le Guardian cumulent 35 % à eux deux, contre 3 % pour une presse locale qui traverse une crise majeure. En France, il en va de même avec Le Monde, Le Figaro et Mediapart qui à eux trois rassemblent près de 700 000 abonnés.

Plus généralement, les enquêtes par pays montrent le poids de quelques grands médias de référence, tels que la BBC au Royaume-Uni. La pandémie a contribué à conforter ce rôle à un moment où le public était à la recherche d’informations fiables pour mieux apprécier l’évolution et les menaces du Covid. En Europe, ce comportement a clairement favorisé les télévisions publiques qui, les années précédentes, étaient déjà appréciées pour leur fiabilité.

Plateformes et messageries, concurrents ou complémentaires ?

L’apport majeur du travail du Reuters Institute est cependant l’état des lieux qu’il livre chaque année sur les rôles respectifs des différents supports numériques d’information examinés globalement et pays par pays.

La tendance générale est à l’accentuation de la concurrence entre plateformes et messageries avec de fortes variations en fonction des tranches d’âge et des zones géographiques.

Dans l’hémisphère nord, en Europe et aux Etats-Unis, les plateformes, essentiellement Facebook et YouTube, constituent un important moyen d’information mais reste cependant minoritaire par rapport aux autres canaux en ligne : 41 % de consultation de Facebook en Europe, 35 % en Amérique du Nord. Toutefois les moins de 25 ans s’appuient surtout sur Instagram et Tik Tok, ce qui montre une autre approche de la consommation des informations ; une approche plus ludique et fondée surtout sur l’image.

Dans les pays du Sud, où les médias traditionnels sont faibles et souvent peu crédibles, ce sont les messageries qui progressent le plus, même si Facebook est largement consulté. En Amérique latine, 59 % des usagers consultent ainsi Facebook et 40 % WhatsApp. En Afrique, ce sont respectivement 60 et 61 %.

La France affiche des résultats proches de ceux de ses voisins européens. Entre 2013 et 2021, la consultation des réseaux sociaux est passée de 18 à 38 % des usages, alors que celle de la presse écrite baissait de manière spectaculaire, passant de 46 à 14 %. Les trois principaux supports d’information numérique sont Facebook (39 %), You Tube (24 %) et WhatsApp, en forte progression (15 %).

“WhatsApp ne cesse de progresser car les internautes accordent une grande confiance dans les nouvelles diffusées par les proches”

Le bilan dressé par le rapport du Reuters Institute révèle à la fois la poursuite d’une évolution amorcée depuis une dizaine d’années et aussi l’accélération des changements de mode de consommation de l’information en raison notamment de la pandémie.

Ainsi la presse écrite devient un moyen d’information très minoritaire et disparait presque dans les pays du Sud. Néanmoins, les journaux peinent à faire fructifier leurs services numériques en raison de la réticence des usagers à payer des abonnements. L’information gratuite domine encore sur internet, ce qui fait planer une grande incertitude sur la situation économique des médias traditionnels.

En dépit de la confiance accordée à quelques grands médias de référence et notamment aux chaînes de télévision de service public, les usagers consacrent beaucoup de temps à la consultation de réseaux privés pour s’informer. La crédibilité de Facebook est en baisse et ce support est dédaigné par les moins de 35 ans, mais sa filiale de messagerie WhatsApp ne cesse de progresser car tous les sondages montrent que les internautes accordent une grande confiance dans les nouvelles diffusées par les proches. On fait face à une situation paradoxale selon laquelle le public souhaite, dans toutes les zones géographiques avoir accès à une information fiable, mais il multiplie les échanges informels et non validés grâce aux boucles des messageries.

Les prochaines années permettront-elles de surmonter ces contradictions et de stabiliser l’économie des médias ? C’est l’enjeu majeur du débat sur une information fiable et de qualité.

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