TEST 15 JOURS

“Les Français s’informent peu sur internet”

Laurent Cordonier, sociologue et docteur en sciences sociales à Université de Paris, et Aurélien Brest, doctorant en sciences cognitives à l'Université de Bordeaux, ont publié fin 2021 une étude sur les comportements d’information en ligne des Français. Elle met en évidence un décalage entre déclarations et pratiques effectives, et l'importance de la consultation de sources d’information "non fiables".

Par Contribution externe. Publié le 23 février 2022 à 20h16 - Mis à jour le 25 février 2022 à 16h54

Cette tribune été publiée une première fois sous licence Creative Commons sur le site de The Conversation


Dans notre étude “Comment les Français s’informent-ils sur internet ? Analyse des comportements d’information et de désinformation en ligne”, réalisée pour la Fondation Descartes, nous avons décrypté la manière dont les Français consomment de l’information de type médiatique sur internet. Grâce à une méthode innovante, nous avons pu dresser un panorama riche et inédit de leur comportement d’information en ligne.

Nous avons suivi durant 30 jours consécutifs – du 20 septembre au 19 octobre 2020 – le parcours informationnel sur internet de 2 372 personnes majeures résidant en France, sélectionnées de manière à composer un panel représentatif de la population. Les données de connexion des participants ont été enregistrées, urls visitées par urls visitées, sur leurs différents objets connectés personnels (ordinateurs, téléphones portables, tablettes).

Au terme des 30 jours de l’étude, nous avons adressé aux participants un questionnaire les interrogeant sur les sources d’information en ligne qu’ils consultent et sur la fréquence à laquelle ils le font. 1 614 des participants ont accepté de répondre à ce questionnaire. Nous avons alors pu comparer leurs déclarations à la manière dont ils s’informent effectivement sur internet.

Notre étude met en évidence que la part du temps de connexion des Français consacrée à la consultation d’informations médiatiques est, dans l’ensemble, faible. En moyenne, 3 % seulement du temps total passé en ligne par les participants à notre étude l’a été sur des sources d’information – ce qui, par participant, correspond à un peu moins de 5 minutes par jour de connexion à internet.

Précisons que ces chiffres reflètent le temps passé par les participants à s’informer au moyen de leurs objets connectés personnels sur les 2 946 sources d’information en français que nous avons identifiées et retenues dans cette étude. Ils n’intègrent donc pas le temps qu’ils sont susceptibles d’avoir consacré à s’informer sur d’autres objets connectés que les leurs (ordinateurs professionnels, par exemple).

Il importe en outre de souligner que si, en moyenne, les Français s’informent peu sur internet, les comportements d’information en ligne sont en réalité extrêmement variables. Par exemple, si 17 % des participants à notre étude n’ont consulté aucune source d’information sur internet en 30 jours, ils sont 5 % à en avoir consulté durant plus de dix heures au total.

Les sources d’information les plus consultées

Les sources d’information les plus consultées par les participants au cours des 30 jours de l’étude sont des sources de la presse papier régionale. Les sources d’information dédiées à l’actualité sportive arrivent en seconde position du temps consacré par les participants à s’informer en ligne. Les sources en ligne de la presse papier nationale arrivent en troisième position de ce classement. Quant aux agrégateurs de médias, ils arrivent en quatrième position, suivis par les autres sources d’information généralistes.

En nous intéressant aux sources d’information en ligne les plus consultées par les participants à notre étude, il est apparu que les 26 premières d’entre elles totalisent à elles seules 40 % du temps qu’ils ont consacré à s’informer en ligne.

Ce “top 26” est largement composé de sources internet de médias traditionnels (Le Figaro, Ouest France, France Info, 20 Minutes, Le Parisien, Le Monde…) – une exception notable étant Wikipédia, qui se positionne comme la source d’information consultée par le plus grand nombre de participants au cours des 30 jours de l’étude. Dans l’ensemble, les grands médias traditionnels ont donc réussi à exploiter la visibilité dont ils jouissent hors ligne pour s’imposer comme des acteurs majeurs de l’information sur internet.

Un décalage entre déclarations et pratiques effectives

On observe un décalage marqué entre la manière dont les participants déclarent s’informer sur internet et celle dont ils le font effectivement. Par exemple, la figure suivante permet de comparer visuellement le classement de consultation de 15 sources d’information selon les déclarations des participants, d’un côté, et selon leur fréquentation effective au cours de l’étude, de l’autre.

Sources d’information “fiables” et “non fiables”

Enfin, nous avons utilisé dans cette étude un algorithme de la société française Storyzy afin de classer les sources d’information suivies selon une catégorisation binaire “fiable”/ “non fiable”. Nous avons comparé la catégorisation ainsi obtenue à celle proposée par Les Décodeurs du journal Le Monde.

Il ressort de cette comparaison que les deux méthodes d’évaluation de la fiabilité des sources d’information aboutissent à des résultats largement cohérents entre eux. Cette catégorisation des sources d’information nous a permis d’évaluer l’exposition des Français sur internet à :

  • des sites de désinformation généralistes (sites non fiables proposant des contenus sur des thématiques principalement sociales et politiques) ;
  • des sites de désinformation en santé ;
  • des sites de désinformation en science (sites non fiables proposant des contenus pseudoscientifiques) ;
  • des sites satiriques ;
  • des sites “pièges à clics” (sites dont les contenus n’ont pas pour but d’informer le lecteur, mais uniquement d’attirer son attention en vue de générer du trafic sur leurs pages).

Nous avons ainsi pu constater que 39 % des participants ont consulté des sources d’information jugées non fiables au cours des 30 jours de l’étude. Ces participants y ont passé en moyenne 11 % de leur temps quotidien d’information sur internet, soit 0,4 % de leur temps total de connexion. Les sources de désinformation les plus visitées sont les sources généralistes non fiables, suivies des sources “pièges à clics” et des sources de désinformation en santé.

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Par Laurent Cordonier, sociologue et docteur en sciences sociale à l’Université de Paris, et Aurélien Brest, doctorant en sciences cognitives à l’Université de Bordeaux

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