TEST 15 JOURS

“La radio se trompe”

Joël Ronez, cofondateur de Binge Audio et président du PIA (les producteurs de podcasts indépendants) pointe à l'occasion des 100 ans de la radio la posture défensive et le déni des acteurs traditionnels de la radio, et appelle à une approche modernisée et plus collective avec les producteurs de podcasts pour défendre des intérêts communs face aux plateformes : modernisation du cadre juridique, rémunération des auteurs et ayant-droits, aides à la création, contractualisation avec les plateformes...

Crédit photo : Marie Rougé

Par Contribution externe. Publié le 28 mai 2021 à 15h54 - Mis à jour le 28 mai 2021 à 15h57

La radio se trompe. On ne va pas l’accabler, elle a fort à faire : elle doit déjà faire face à sa propre obsolescence, lutter pour sa survie dans un écosystème tourné vers l’image, le fragment et l’interaction. Mais la radio se trompe. Enfin, pas “la radio”, mais “la radio linéaire”, incarnée par ses acteurs historiques.

La radio se trompe d’ennemi. Elle croit que la concurrence vient des studios de podcasts natifs, alors que ces derniers font le même métier qu’elle, emploient les mêmes auteurs, s’adressent au mêmes auditeurs, et ont les mêmes intérêts. J’ai cofondé Binge Audio, et quand on me demande mon métier, je dis que je fais de la radio. Nos programmes sont nommés dans les mêmes festivals que la radio. Et dans 10 ans, on dira des radios actuelles qu’elles sont éditrices de podcasts. 

“La radio se trompe de combat. Sa survie ne dépend pas de sa capacité à se reformer : elle est de toute façon condamnée à baisser”

C’est la dimension linéaire de la radio qui a vécu, pas sa dimension sonore. Pendant des décennies, la radio se renouvelait via un moyen imparable : la transmission familiale. En bref, vous écoutiez la radio que votre père écoutait dans votre enfance, puis vous n’en changiez plus pour presque une vie entière. Aujourd’hui, cet attachement à la marque éditeur n’a plus cours : dans un monde numérique, les prescriptions se renouvellent par le bouche à oreille et les algorithmes tous les matins. Et dans un écosystème à la demande, le concurrent de France Inter n’est pas Arte Radio ou Gimlet, mais c’est aussi Netflix, Amazon, Instagram et Snapchat.

La radio se trompe de combat. Sa survie ne dépend pas de sa capacité à se reformer : elle est de toute façon condamnée à baisser. En France, elle a perdu deux millions d’auditeurs en un an : ce sont les auditeurs qui sont partis et ceux qui ne sont pas arrivés. Ceux dont le père a cessé d’allumer un poste il y a déjà 10 ans. La cassure est irrémédiable. 

“Les antagonistes de la radio ne sont pas les éditeurs de podcasts, ce sont les plateformes : Amazon, Spotify, Apple, Google, Facebook”

La radio se fracasse à petite vitesse sur le mur du numérique. Ce qui a fait sa force pendant si longtemps n’est plus un avantage : la réception collective des grands évènements est depuis longtemps sur toutes les plateformes, la musique, la prescription et l’information ne sont plus son monopole. Ce savoir-faire autrefois si performant est aujourd’hui en train de l’enfermer, car elle n’explore plus de nouveaux territoires éditoriaux, de nouveaux clivages. Elle n’attire plus de nouveaux talents, notamment parce que son management est à l’image de ses auditeurs : âgé, blanc et issu de la bonne société. Alors qu’elle atteint un âge canonique, la radio a peur. Elle a peur des nouveaux formats, des nouveaux acteurs, et peur de son futur.

La radio se trompe de bataille. L’arrivée du numérique dans la distribution de l’audio n’est pas qu’une question technique, c’est d’avantage de complexité, de marketing, d’algorithmes… C’est aussi un rapport de force : dans le domaine des contenus, les antagonistes de la radio ne sont pas les éditeurs de podcasts, ce sont les plateformes : Amazon, Spotify, Apple, Google, Facebook.

Ce sont elles qui détiennent le lien commercial avec les auditeurs, et sont en mesure d’imposer leurs conditions, selon des termes contractuels définis à Londres ou San Francisco. Ce sont elles qui communiquent qu’elles sont les lieux d’écoute de l’audio numérique à grand renfort de publicité, sans pour autant rémunérer les auteurs et les producteurs. Ce sont elles qui ne reconnaissent pas la rémunération proportionnelle des auteurs, les droits de diffusion, la gestion collective, et la valeur de la reprise gratuite des flux RSS.

Changer de paradigme et nouer des alliances entre acteurs radio locaux

La radio se trompe de siècle : habituée à évoluer dans un cadre réglementé, elle attend de l’Etat une régulation placide pour pouvoir continuer à prospérer mollement. Mais les lignes de force des enjeux stratégiques et financiers des médias d’aujourd’hui transcendent les Etats. Ne soyons pas angéliques : le gouvernement ne sera pas là quand Google ou Apple imposera ses conditions aux éditeurs imprévoyants. L’horizon de la radio, c’est celui de l’exception culturelle. Et donc de la capacité à s’engager dans un rapport de force, comme le cinéma français l’a fait face à Netflix, Amazon ou Disney.

La radio se trompe de stratégie. Dans cette bataille, la radio devrait se chercher des alliés. Auteurs, producteurs, éditeurs, : nous avons les mêmes intérêts. Que nous fassions des programmes de radios hertziens ou numériques, nous faisons le même métier. Alors travaillons ensemble, au lieu de s’ignorer. La radio a 100 ans d’histoire, elle dispose d’une légitimité, d’appuis, de groupements professionnels et collaboratifs (l’UER), de groupes de pression, de cadres compétents, de services juridiques.

Au lieu de contempler le déclin, préparons ensemble notre futur, au nom des milliers de talents disparus ou vivants qui ont créé ce siècle d’histoire, de ses milliards d’heures d’œuvres et de flux, et dans l’intérêt du public, qui ne veut pas voir disparaître ce patrimoine.

Des intérêts partagés à défendre ensemble

Les défis sont connus et le programme suivant ferait largement consensus entre les éditeurs linéaires ou natifs : 

–       Juste rémunération des auteurs et ayant-droits pour l’utilisation de leurs œuvres, avec un cadre juridique moderne et transparent

–       Aides à la création pour les œuvres radiophoniques (un sujet qu’il faut définitivement découpler de la question légitime des moyens de la radio publique, qui est un autre sujet) sur le modèle du financement du cinéma

–       Règles contractuelles loyales entre les plateformes et les producteurs et éditeurs de radio, avec notamment reconnaissance de l’exception culturelle et de la gestion collective

–       Obligation pour les plateformes d’investir dans la production française, notamment via le recours à la production déléguée, et pas seulement la prestation ou la production exécutive

–       Prise en compte de la valeur créée par la reprise gratuite des flux RSS, et donc contribution à la création à la hauteur de cet avantage

Il n’y a aujourd’hui que le monde du podcast natif qui porte ces sujets, pendant que les décideurs de la radio linéaire s’enferment dans une position défensive et dans le déni.

Nous, producteurs et éditeurs de podcasts natifs, sommes trop petits. Nous avons besoin de l’aide de notre aînée, car nous souhaitons travailler ensemble pour créer les conditions d’un paysage radiophonique équilibré et riche d’opportunités.

Alors mettons nous autour de la table, parlons nous comme des alliés, et perpétuons ce jeune art qui a un siècle. 

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