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“Les valorisations et la visibilité médiatiques données aux Licornes semblent déraisonnables”

La valorisation financière de certaines entreprises du numérique, notamment les activités de SaaS, ne correspond souvent pas à leur réalité économique et le risque de voir la bulle éclater est réel. La fin du mirage des levées de fonds records dans les technologies et les données pourrait être brutale, affirme Bertrand Laurioz, PDG de Dékuple, groupe de 700 personnes et 164 millions d'euros de chiffre d'affaires en 2021, spécialisé dans les services et le conseil en marketing numérique.

Par Contribution externe. Publié le 23 juin 2022 à 10h00 - Mis à jour le 23 juin 2022 à 0h21

On assiste depuis quelques années déjà à une profonde décorrélation entre l’activité économique des entreprises du numérique et le montant des financements accordés. Une situation amplifiée avec la crise du Covid qui a engendré un afflux massif d’argent public, à hauteur de 750 milliards d’euros en Europe.

Cette manne financière, quasi illimitée, conduit à un contre-effet sur les entreprises, trop souvent surévaluées, qui pourrait aboutir à générer une bulle financière. Les corrections enregistrées aux USA depuis début 2022 ne sont probablement qu’un début. Pour éviter de se retrouver emportés par l’éclatement de la bulle, entreprises et investisseurs doivent miser sur une croissance rentable sur le long terme.

Licornes, ou mieux, Décacornes, ces entreprises valorisées plus de 10 milliards d’euros, projets disruptifs, innovations prometteuses, ou encore nouveaux profils d’entrepreneurs font rêver ou laissent songeur… Même si la France ne possède pas encore de Décacorne – Doctolib et Back Market sont les plus proches de ce palier, avec plus de 5 milliards d’euros de valorisation -, les 12 nouvelles licornes de 2021 et les 10 milliards d’euros levés en 2021 illustrent la belle santé supposée de la French Tech. Et le gouvernement vient de redonner en juin 2022 un objectif pour la France à 100 Licornes et 10 Décacornes en 2030 ! Nous devons bien sûr nous réjouir de ce dynamisme entrepreneurial, mais prenons garde aux apparences qui peuvent s’avérer trompeuses.

“La première correction sur les valeurs technologiques de ces derniers mois constitue une alerte”

Attention en effet au mirage des levées de fonds records dans les technologies et les données. Comme souvent, les premiers signaux d’alerte se sont manifestés aux États-Unis. L’action moyenne de l’indice boursier basé sur les 500 grandes sociétés cotées au NYSE ou au NASDAQ (S&P500) révélait début janvier 2022 une valorisation de 40 fois les bénéfices… Un chiffre démesuré, et une situation qui entraîne un risque de bulle que les investisseurs ne peuvent plus ignorer. La première correction sur les valeurs technologiques de ces derniers mois constitue une alerte, et de nombreux entrepreneurs essayent aujourd’hui de lever des fonds ou de vendre rapidement à des conditions qui restent exceptionnelles, et qui risquent de ne pas durer. D’ici quelques mois, il pourrait être difficile de trouver des financements.

Sont concernées en particulier les activités en mode SaaS, toutes les entreprises dotées d’un volet technologique (fintech, martech, insurtech, medTech, etc.) et plus globalement les activités digitales et data. Le point d’achoppement adviendra au moment où l’investisseur voudra sortir du capital en l’absence d’un investissement rentabilisé. Revendre encore plus cher sera l’unique option et le risque d’éclatement de la bulle sera alors majeur…

L’effet boomerang n’est pas loin

Certaines levées de fonds se sont faites sur des business à la réalisation difficile à prédire. Il s’agit de paris qui ne sont pas tous statistiquement viables, et qui peuvent se heurter à la réalité. Ce ne sera pas la première fois dans l’histoire de la technologie. Ce fut le cas par exemple pour la société française Sigfox, un temps le symbole victorieux de la French Tech, mais placée en redressement judiciaire en début d’année 2022. Les près de 300 millions d’euros levés depuis sa création en 2009, dont une dernière levée de fonds record de 150 millions d’euros en 2016 ne lui ont pas suffi à faire face à un marché qui ne s’est pas développé aussi vite que prévu, en l’occurrence l’internet des objets, et à la réticence des opérateurs télécoms.

“De nombreux fonds d’investissement sérieux, qui se projettent sur le long terme, peinent à trouver aujourd’hui suffisamment de projets pour investir leurs fortes liquidités tant les valorisations restent démesurées”

Autre point à prendre en compte, la manne financière obtenue grâce à ces levées de fonds induit de nombreux besoins en recrutement. Ces emplois ne sont alors pas financés par ce qui devraient l’être, en l’occurrence les clients et un chiffre d’affaires suffisant ou correctement anticipé. Cette situation risque d’entraîner des hausses de salaire pouvant déstabiliser tout un secteur.

Les valorisations stratosphériques de certaines entreprises ont également un impact sur la gouvernance : elles mettent souvent une pression maximum sur le management et les salariés pour tenter coûte que coûte de délivrer des promesses financières irréalistes. Il est alors difficile de rester cohérent avec une mission et des valeurs qui sont parfois mises en avant par les entreprises et leurs investisseurs.

Miser sur le bon sens et la réalité économique du business

Ces levées de fonds records donnent une vision du capitalisme qui n’est pas celle vécue par 90 % des entrepreneurs. Pour la grande majorité, l’équation est simple : je me développe, je recrute, j’investis car j’ai des clients qui commandent, règlent des factures et commandent à nouveau s’ils sont satisfaits.

Les valorisations et la visibilité médiatiques données aux Licornes semblent déraisonnables en comparaison de sociétés au business model et à la solidité éprouvée et à la pérennité assurée, certes plus discrètes. D’ailleurs, de nombreux fonds d’investissement sérieux, qui se projettent sur le long terme, peinent à trouver aujourd’hui suffisamment de projets pour investir leurs fortes liquidités, tant les valorisations restent démesurées.

Rappelons un constat de bon sens : une entreprise perdure car elle se développe sur la base d’un projet industriel solide, d’un positionnement et de produits ou de services pertinents, en s’appuyant sur le développement de la satisfaction des clients. Nombre d’entreprises aspirent “simplement” à se développer en investissant sur le long terme, éventuellement en intégrant d’autres sociétés, dans le respect de l’argent investi et de l’ensemble de leurs parties prenantes : collaborateurs, clients et actionnaires. Des entreprises pour lesquelles le baromètre n’est pas tant le montant des fonds levés que la croissance – solide et rentable – qui a pour base la facturation de son activité.

Il ne s’agit pas de mettre dos à dos des modèles économiques ; ils cohabitent et sont les illustrations de la dynamique de notre économie. Soyons ambitieux, mais restons aussi lucides. Le sens de l’histoire et les enjeux de durabilité qui se posent aujourd’hui à nos modèles sociétaux, tendent vers l’impérieuse nécessité de se projeter dans la durée et de viser le long terme.

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Par Bertrand Laurioz,
PDG du groupe Dékuple

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